Comment concilier investissement éthique et
enjeux de défense dans un contexte géopolitique tendu ?
Dans le
cadre de sa réflexion sur les exclusions sectorielles et le discernement
éthique, le comité éthique & DSE de Mandarine Gestion a reçu Antoine
Bouvier. Fort de 34 ans chez Airbus et ancien CEO de MBDA, leader européen du
missile, il nous a livré une analyse approfondie, nourrie de son expérience au
cœur de l’industrie de la défense et de réflexions personnelles mûries à la
lumière de l’enseignement social de l’Eglise sur ces questions.
Antoine Bouvier :
Conçues pour exercer, en dernier ressort, un effet létal, les armes posent intrinsèquement un dilemme éthique. L’éthique de conviction, au sens de Max Weber, les condamnerait moralement. L’éthique de responsabilité s’attacherait, au contraire, aux buts poursuivis et aux moyens mis en œuvre pour les atteindre.
Malheureusement, trois postures
occultent souvent ce débat, devenu d’autant plus nécessaire que la guerre en Ukraine a provoqué une prise de conscience majeure chez les
acteurs financiers :
1) Le cynisme : « Investir dans l’armement ne pose aucune question éthique
» ;
2) L’hypocrisie : « Se défendre militairement est éthique, mais l’armement
n’est pas éthique » ;
3) L’opportunisme : « Investir dans la défense est devenu financièrement
intéressant, trouvons des réponses pragmatiques aux questions éthiques ».
Pour entrer dans ce
débat sur l’éthique de l’armement, la première question à poser est celle de la
finalité de l’industrie de défense : contribuer à la souveraineté d’une
France forte dans une « Europe puissance ». Cette finalité est-elle
éthique et légitime ?
Antoine Bouvier :
Aujourd’hui, près
de 60 % des armements européens sont achetés aux États-Unis. Cette dépendance
limite l’autonomie stratégique et opérationnelle de l’Europe. Renforcer la
défense européenne n’est pas seulement un enjeu d’indépendance et de sécurité. L’Europe,
malheureusement de plus en plus isolée, porte un message universel de
démocratie, de droits humains, de paix et, de justice. Ces valeurs sont notre
bien commun. Une Europe militairement plus indépendante et plus crédible porterait
avec plus de force ce message universel. Ces enjeux stratégiques sont donc
aussi des enjeux de société des enjeux éthiques et légitimes.
Antoine Bouvier :
La relation entre éthique et défense n’est ni générale ni abstraite. Elle s’apprécie par le jugement et le discernement dans une réalité concrète, en situation. Les critères ESG (Inclusion, gouvernance, environnement …) sont par nature linéaires et universels. Ils tracent un chemin vers le progrès. Au contraire, l’éthique de défense est par nature contextuelle, située dans le temps et dans l’espace, hic et nunc (Ici et maintenant). Cela suppose d’exercer un discernement approfondi et renouvelé, tant sur la finalité que sur les moyens mis en œuvre.
Antoine Bouvier :
Dans son œuvre théâtrale « La paix », au 5ième siècle avant J.C., Aristophane adressait déjà ces deux critiques aux marchands de javelots et d’épées : « Efforcerons-nous d’exercer notre jugement et notre discernement hic et nunc ».
L’industrie française de défense n’est pas aujourd’hui faiseuse de guerre, elle ne pousse pas à une course à l’armement. Elle cherche surtout, avec d’ailleurs de grandes difficultés, à rattraper un retard historique d’investissement lié aux illusions des « dividendes de la paix » qui ont suivi l’écroulement de l’URSS.
La notion de « guerre juste » définie par Cicéron, puis formalisée par Saint Augustin a été pendant plusieurs siècles la référence occidentale et chrétienne du jus ad bellum (droit de faire la guerre), justification morale de l’action militaire. Cette notion est aujourd’hui contestée, par l’Église elle-même, comme un oxymore inadapté aux nouvelles formes de conflictualité. Mais l’objectif de « paix juste et durable », ces mêmes mots employés à propos de l’Ukraine par le Pape Léon XIV et par le Président Emmannuel Macron, implique des garanties de sécurité, c’est-à-dire la menace de capacités militaires suffisamment crédibles et dissuasives.
L’industrie de défense française n’est pas non plus un simple « commerce ». Les acteurs industriels obéissent naturellement à des logiques d’entreprises. Mais leur action s’inscrit, en étroite collaboration avec les forces armées, dans une mission de souveraineté strictement encadrée par les autorités politiques et administratives.
Ces mêmes considérations s’appliquent à l’industrie de défense européenne. Le hic et nunc nous est aujourd’hui commun, peut-être pour la première fois dans l’histoire de l’Europe. Cela devrait nous inciter à coopérer pour construire une autonomie stratégique européenne, au-delà de nos souverainetés nationales.
Antoine Bouvier :
Je ne crois pas pertinent de distinguer les différents types d’armement. Ne soyons pas hypocrites. Les armements, défensifs ou offensifs, létaux ou non létaux, contribuent tous in fine à un effet militaire de destruction et de mort.
Antoine Bouvier :
L’exportation des armes est un sujet hautement sensible et
controversé.
Seul
un discernement approfondi, reprenant la distinction entre éthique de
responsabilité et éthique de conviction, permet de juger tant de la finalité
que des risques associés, géopolitiques et liés aux droits humains. En gardant
à l’esprit que la responsabilité doit également s’appuyer sur des convictions, donc
sur un jugement moral, sauf à tomber dans le conséquentialisme.
Il
convient de souligner que toute exportation d’armement doit être formellement
approuvée par l’État, sur la base de critères qui incluent le respect du droit
international humanitaire. Une approbation qui ne doit pas pour autant exclure
un droit ou une obligation de jugement éthique de l’entreprise elle-même. Une
approbation qui n’exempte pas non plus l’industriel des risques juridiques et
réputationnels. C’est pourquoi les entreprises qui exportent des armements sont
de plus en plus nombreuses à avoir mis en place des procédures internes dites
de HRDD (Human Rights Due Diligence), en parallèle des procédures
d’autorisations étatiques.
Justifier
l’exportation d’armes pour des raisons purement commerciales poserait aujourd’hui,
et à juste titre, un problème éthique majeur. Ce n’était pourtant pas le cas
dans un passé pas si lointain.
Justifier
l’exportation d’armes par la nécessité d’amortir sur des séries plus larges les
coûts de développement et de production, permettant ainsi aux forces françaises
de disposer d’armements innovants et performants, est un argument sans doute
recevable, mais à condition que le contrôle gouvernemental, particulièrement en
matière de droits humains, soit suffisamment strict.
In
fine,
l’exportation d’armes est un acte de nature politique. La finalité de l’action
militaire s’élargit aux exportations d’armement quand celles-ci renforcent la
sécurité de la France et de nos alliés. L’entreprise de défense est alors
« le bras industriel » de la politique étrangère et de la politique
de défense de la France, avec tous les risques, mais aussi toute la
responsabilité que ce rôle implique.
Antoine Bouvier :
Y aurait-il une seule et unique réponse à cette question ?
Rendons
à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César.
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